Feuille de route
objectif 6

 

« dénonciation des pouvoirs de l'information »

 

C'est devant un public de deux journalistes de la grande presse (DH et RTBF), les autres étant retenus par l'inauguration de l'Atomium, et de nombreux militants de la presse alternative que s'est tenue le 14 février notre conférence de presse, suivie du décrochage des oeuvres.

Censure à la RTBF ?
Scène 1

Le reportage diffusé dans « Sagacité » à la suite de cette journée mériterait d'entrer dans les annales du journalisme de révérence. Muni d'un dossier de presse de 30 pages, ayant assisté à une conférence de presse de 40mn, interviewé deux d'entre nous, enregistré la remise des prix de la jeune censure, le journaliste de la RTBF, Simon Bériot, reprend à son compte la version des faits recueillie auprès du directeur du centre culturel Jacques Franck, par ailleurs élu au Conseil communal sur la liste du Bourgmestre... Decaux a fixé des critères que les artistes ont refusé et la réunion a échoué à cause de l'intransigeance des artistes qui de plus se sont mal conduits... Pas un mot sur la proposition « Gueules d'Amers » et les conclusions de la réunion au terme de laquelle Jean Spinette s'engageait à soumettre cette proposition au Conseil communal... Et donc pas un mot sur l'ordre tombé d'en haut d'arrêter tout affichage dans les panneaux Decaux... ni sur la demande d'explications envoyée par les artistes à Charles Picqué, ni sur la soumission des responsables culturels à cet ordre, événements à l'origine du décrochage des oeuvres et de la remise des prix de la jeune censure belge... sans parler des censures précédentes.

 

Pour arriver à ce résultat, il n'y avait qu'une possibilité, censurer tous les sons enregistrés ce jour-là et ne pas passer non plus l'interview de Thierry Van Campenhoudt (ce qui aurait obligé à donner la parole à l'un d'entre nous et aurait rendu visible l'unique source d'information retenue par le journaliste). Mais cela ne va pas non plus sans certains raffinements. Analyse critique :

 

Deux collectifs d'artistes ont retiré leurs oeuvres qu'ils exposaient au centre dans le cadre de l'exposition A(rt)ctivisme, un acte artistique censé dénoncer la censure dont ils se sentent victimes.

 

L' « acte », avec les « prix de la jeune censure » qui ne sont pas cités, est objectivement une dénonciation de la censure, et non « censé dénoncer la censure ». C'est semer le doute sur les intentions réelles des artistes (que l'auditeur soupçonnera d'autant plus de chercher surtout à se faire de la pub). Que la journaliste ne se prononce pas sur la réalité de cette censure, c'est son rôle, « dont ils se sentent victimes » serait donc par contre acceptable. Sauf que, on va le voir, lorsqu'il s'agit des artistes toutes les précautions sont permises, mais quand il s'agit de la parole officielle, il n'est plus besoin de distance.

 

Le personnel du centre culturel lui a plutôt mal pris cette performance d'un goût douteux qui vint mettre un terme à une expérience qui aurait pu, qui aurait dû, être fructueuse.

 

« Le personnel du centre » : il s'agit bien évidemment de son directeur, élu communal sur la liste du Bourgmestre (le centre compte une vingtaine de personnes qu'il aurait fallu interroger pour pouvoir proférer une telle affirmation). «Performance d'un goût douteux ». Qui parle ? Est-ce l'avis du journaliste qui y a assisté, et dans ce cas est-il compétent pour juger de la qualité d'une performance (et sur quels critères ?) C'est en tous cas l'avis du « personnel », c'est à dire du directeur. Les artistes « se sentent victimes de la censure » - distance ­ mais « la performance est d'un goût douteux » et non « le directeur du centre Jacques Franck a trouvé la performance d'un goût douteux ».

« une expérience qui aurait pu, qui aurait dû, être fructueuse » : aurait dû ? Cela veut dire qu'il n'y avait pas de raison qu'elle ne le fût pas... et que c'est de la faute des artistes qui ont précisément expliqué pourquoi ils faisaient ce qu'ils faisaient, au terme de quel processus, après avoir accepté d'autres censures etc.

 

« On propose alors à deux collectifs d'exposer quinze oeuvres en dehors des murs... sur des panneaux publicitaires Decaux ».

 

La vérité est la suivante. Un artiste invité à l'exposition a pris l'initiative de cette demande. Ce n'est pas une proposition des organisateurs, mais une volonté artistique qui s'est donné les moyens de créer un espace de possible dans l'exposition. Ceci obtenu, pour remplir cet espace, l'artiste en question a ouvert celui-ci à d'autres artistes non invités qui se sont constitués en collectif temporaire « les diables roses », lequel s'est ensuite imposé aux organisateurs. C'est important parce que cela subvertit la division du travail entre orgnaisateurs d'expositions qui choisissent d'ordinaire le concept et les artistes qui vont le « meubler ». Pour faire leur travail, notamment contextuel, les artistes revendiquent ainsi l'accès aux outils de production que sont l'exposition et ses modalités d'organisation...

 

« Un client reconnaît dans l'une des oeuvres sa propre campagne publicitaire, à peine masquée, et qui devient porteuse d'un slogan anti néo-libéral »

 

En fait de slogan anti-néolibéral, il s'agissait d'une référence à la constitution européenne, sur laquelle les Belges ont été empêchés de s'exprimer, et qui fut votée quelques jours plus tard par le Parlement Flamand, ouvrant la voie définitive à la ratification... Un élément de « contexte » qui aurait mérité d'être précisé... Et d'autant plus par les problèmes qu'il soulève, c'est justement la transformation des entreprises en citoyens de l'Union plus égaux que les autres qui a été dénoncée lors de la campagne notamment en France, alors que les représentants des Français approuvaient unanimement ce projet. Que penser alors de la censure de ce que le journaliste appelle un « slogan » par l'intervention d'un marchand de godillots ?

 

« Chacun réalise que l'idéal artistique des collectifs est inconciliable aussi bien avec le règlement de Decaux concernant l'affichage politique qu'avec la gestion en bon père de famille de la Commune et donc de son centre culturel »

 

Certes, mais les artistes proposent la solution « Gueules d'Amers » qui sera censurée non par Decaux mais en l'occurence le Bourgmestre empêché, qui ne veut peut-être pas en « bon père de famille » que sa fille se marie avec... Tous les soupçons sont permis dès lors que l'intéressé refuse de répondre à la lettre que lui ont envoyée les artistes, pas plus qu'aux journalistes (ce que Simon Bériot oublie également de mentionner).

 

« du reste personne, et encore moins Decaux, dont le représentant a été, pour le moins malmené lors de la tentaive de conciliation ne gardera un souvenir impérissable de l'aventure »

 

Ultime excès de zèle, l'affirmation « Decaux, dont le représentant a été pour le moins malmené »... « Pour le moins » ? Une appréciation personnelle du journaliste qui accrédite d'autant plus que la rupture s'est faite entre les artistes et Decaux (et non sur la censure du Bourgmestre empêché couvert par son co-listier...). Or il se trouve que ce journaliste n'a pas assisté à la réunion, n'en dispose pas du compte-rendu et n'a interrogé aucun d'entre-nous sur ce point précis... Et qu'en fait ce sont surtout les responsables culturels et communaux qui se sont trouvés sous le feu. En attirant l'attention une dernière fois sur Decaux, le journaliste couvre une dernière fois les responsables culturels...

 

Quant au souvenir « impérissable » de l'aventure, il ignore tout du sentiment des artistes. Qui est celui de tous ceux qui un jour ont le courage de dire « non ! »...

 

Ecoutez


Les diables roses, un « monde invisible » ?
scène 2

Thierry Génicot consacrait son émission, financée par le budget des arts plastiques de la Communauté française, ce jeudi 23 février, à l' « engagement de l'artiste », avec notamment un reportage au CCJF enregistré peu avant le vernissage de l'exposition. Ayant pourtant reçu le dossier de presse, Thierry Génicot ne trouva pas utile d'ajouter le moindre insert concernant les événements qui ont suivi (on n'imagine pourtant pas de diffuser un reportage sur l'inauguration du TGV une semaine après son déraillement...)... Et le reportage, de se terminer sur une longue et lourde parodie du militantisme, alors que des artistes ont essayé, pour une fois, de faire résonner quelques notes justes dans une exposition simulacre...

 

Deux exemples qui semblent démontrer qu'en Communauté Française, la liberté d'expression ne s'use que si l'on ne s'en sert pas...

 

La « rédaction un peu sommaire » de « Zone 02 »

[Les diables roses] avaient investi les panneaux réservés à la commune pour son affichage culturel. La société privée, propriétaire de ces espaces les ayant rouvés outrageant pour les annonceurs, les a simplement ôtés. Furieux, les artistes ont retiré leurs autres oeuvres, exposées au Jack Franck. Réaction un peu sommaire : est-il donc plus aisé de se battre contre une institution (qui a pourtant organisé toute la manifestation) que de s'en prendre au véritable responsable de l'enlèvement? Car en outre, les artistes ont décerné le Prix de la Censure... au Jack Franck! On se trompe véritablement de débat.

Anne Hustache, Zone 02, n°131, semaine 8, du 22 au 28 février 2006

 

On ne s'attardera pas sur les attendus esthétiques de Zone 02, un magazine « culturel » capable de poser à un musicien la question suivante « si ta musique était une bière ? ». La parole officielle est en tous cas bien relayée et travestie en attendus personnels pour que le lecteur ne puisse déceler d'où vient une information totalement unilatérale... quoiqu'avec un peu moins de professionnalisme qu'à la RTBF...