L'inauguration de « Lille 2004, capitale européenne de la culture », commença par une cérémonie tout à fait républicaine. Avec moult invités et corps constitués. Le buffet était offert par une multinationale de l'hôtellerie, le groupe Accor, sponsor officiel de « Lille 2004 ».

Cette manifestation, qui devait s'étaler sur l'année 2004, était la plus sponsorisée de toute l'histoire des politiques culturelles. Ce dont ne manqua pas de se féliciter, dans son discours d'introduction, Martine Aubry, maire de Lille et présidente de « Lille 2004 » : 7 millions d'euros, qui équivalaient aux dépenses de marketing et de promotion, pour un budget opérationnel de 70 millions d'euros. Le ton était donné.

Choses vues à « Lille 2004 »

Madame le Maire et présidente de la manifestation céda aussitôt la parole à un PDG de Carrefour qui, quelques mois plus tard, défraierait la chronique pour avoir été débarqué de son groupe, non sans un dédommagement de quelque 35 millions d'euros. Soit la moitié du coût opérationnel total de « Lille 2004 ». La contribution de Carrefour à la « capitale européenne de la culture » s'élevant à un million d'euros, voilà de quoi relativiser la générosité du mécène...

Outre les cadeaux qu'il se réservait dans sa hotte, ce Saint Nicolas des marges arrières sponsorisa des contes pour enfants dans les écoles primaires durant toute l'année 2004. Sans oublier d'introduire, aux couleurs de l'« événement », un jeton servant à débloquer l'indispensable caddy q'on remplirait des bonnes choses de la culture régionale sous le regard d'un « ambassadeur Lille 2004 » posté dans tous les hypermarchés.

Le mécène se fit aussi artiste. Les « métamorphoses » étant l'un des thèmes de « Lille 2004 », une rue fut donc « métamorphosée », par son agence de communication favorite, en « Rue Shangaï », à grand renforts d'enseignes commerciales chinoises, dont bien sûr l'étendard de notre « Champion de la France qui gagne » lancé à l'assaut des marchés mondiaux. Tout cela ressemblait à une nouvelle guerre de l'opium...

Pour autant, tous les goûts (et notamment les audaces de la transgression) n'étaient pas dans la nature du « mécène » : celui-ci n'eut pas l'heur d'apprécier le travail d'une photographe, consacré au vol à l'étalage, et en obtint promptement le décrochage 1.

L'allocution de Saint Nicolas fut directement suivie de celle d'un vendeur de téléphones portables, qui vanta le téléguidage du public dans les expositions, que permettraient selon lui ses appareils, moyennant un nombre démocratique d'unités téléphoniques. Détail savoureux, SFR, également sponsor de l'« événement », avait dû, dans ce rôle, remplacer au pied levé son principal actionnaire, la Générale des eaux : temporairement « métamorphosée » en groupe de communication mondial sous le nom de Vivendi-Universal par un certain Jean-Marie Messier (haut fonctionnaire balladurien défroqué, que la mise en scène de sa propre mégalomanie avait élevé dans la presse au rang d'artiste), ce symbole fort d'une France industrielle se tournant résolument vers l'économie de la connaissance et du télécran était finalement revenu sur ses promesses pour cause de banqueroute malencontreuse, obligeant à réimprimer les affiches in extremis.

Un élu s'enthousiasma ensuite pour l'illumination de la gare de Lille Flandres, pour « ce rose » qui évoquait si bien la couleur politique locale. (On se souvint alors que des designers avaient un temps proposé au président Mitterrand cette couleur pour les rames du TGV Atlantique. Les courtisans, malheureusement pour eux, ignoraient qu'il préférait secrètement le bleu)

S'avança enfin Jean-Jacques Aillagon, le ministre de la Culture d'alors, connu dans le passé pour avoir transformé sous sa présidence le centre Georges Pompidou en machine à « métamorphoser » les biens de consommation en oeuvres d'art 2. Lui aussi sur un siège éjectable, il allait être recueilli au poste de conseiller par Francois Pinault, milliardaire bien en cour. Celui-ci possède parmi d'autres merveilles de biens et de cultures, une collection d'oeuvres d'art. Elle fut un temps promise à un musée privé qui aurait été édifié à Boulogne-Billancourt, pour le plus grand prestige de la France, sur les ruines de la mémoire ouvrière et des nationalisations. Finalement, le milliardaire ferait jouer la concurrence et installerait sa fondation à Venise. Ce que son nouveau conseiller, tout frais ex-ministre, justifierait en dénonçant « les pesanteurs de l'État français ». (Depuis et tout récemment, Jean-Jacques Aillagon a été nommé à la tête de TV5-Monde, fonction toutefois incompatible, semble-t-il, avec son ancien statut de ministre de la Culture et de la Communication assurant la tutelle de cette chaîne publique).

En attendant, le furtur-ex-ministre fut interrompu à plusieurs reprises par des jeunes gens lui reprochant d'avoir tranché dans le vif de l'économie de la culture en sabordant le régime d'assurance chômage des professions du spectacle, dans le même temps où il instaurait un bien généreux statut des fondations à l'usage de son ami et futur employeur milliardaire. (Pour être tout à fait exact, de ce dernier point, les intermittents parlaient relativement peu) Devant un public impassible, plusieurs vagues d'importuns furent expulsés manu militari. On vit même le préfet en costume d'apparat mimer virilement le coup de poing en protection de la dignité républicano-affairiste.

Le ministre finit les larmes aux yeux, réconforté par la standing ovation que lui offrit un public sélectionné par les entreprises partenaires, tout entier acquis à la cause du développement régional. À la tribune, les grands patrons et les dignitaires socialistes n'étaient pas en reste. La fille de Jacques Delors, génial inventeur du « Dialogue social », reprit sobrement la parole pour remercier le ministre de son héroïsme : « Ce n'était pas facile, et c'est la preuve que vous êtes ouvert au débat. »

Aucun artiste ni responsable culturel n'avait été convié à s'exprimer. Mais, « la gastronomie faisant aussi partie de la culture régionale », il fut bientôt temps de se restaurer. Tandis que les admirateurs du courageux ministre se ruaient sur le buffet de la multinationale qui imposait peu à peu l'esthétique uniforme de ses hôtels à l'échelle mondiale, les grands patrons, le ministre et les politiques se mirent en appétit en visitant l'exposition consacrée aux « fleurs dans l'art », sponsorisée par une entreprise de vente par correspondance et intitulée, avec beaucoup d'à propos, « Flower power ». La fête pouvait commencer.


Vernissage

Le mariage de la culture et de l'affairisme fut total.

Une exposition de voitures, dont le constructeur, Renault, redevenu enfin une entreprise « normale », réécrivait l'histoire de France en fonction des dates de sortie de ses prototypes, une histoire qui devait pourtant beaucoup plus aux avancées sociales arrachées de haute lutte par ses ouvriers, voisinait avec des démonstrations de robots japonais et des jeux vidéos.

Les hommes et les femmes politiques, de droite comme de gauche, se félicitaient des retombées locales du travail de promotion mondiale de la « marque Lille », derrière laquelle toute la population devait être mobilisée, sans distinction de sexe, de race et, bien sûr, de condition. Une part féminine non négligeable de cette population fut d'ailleurs « métamorphosée » en hôtesses à durée déterminée, égalité des chances oblige. Tout le monde s'habituait à ce que les immenses déroulants publicitaire vantent à la fois l'exposition provisoire consacrée à Rubens et le prestige du Mac Donald implanté dans la gare de Lille-Flandres.

Parmi d'autres valeurs sûres à l'exportation, Daniel Buren, plus que jamais préposé à la redondance du « contexte », célébra la lumière et la vitesse avec l'aide d'EDF. (Il faut dire que Renault, le sponsor pour lequel il avait réalisé quelques années plus tôt l'installation « Parking » à Beaubourg, mettant en scène, en échange de quelques subsides consacrés à l'art pour l'art, des berlines de luxe, s'était déjà débrouillé sans lui 3.)


Euralille über alles

Gigantesque centre commercial à l'américaine, séparé de la gare TGV Lille-Europe par une esplanade « François Mitterrand » hantée par des groupes de jeunes tenus à l'écart de la société de consommation par des armées de vigiles de leur âge, Euralille accueillit le centre de presse et certaines expositions, abolissant un peu plus la frontière entre l'art et les marchandises de toutes sortes qui s'offraient au chaland dans des enseignes franchisées spécialement bariolées aux couleurs de « Lille 2004 ».

Pour l'exposition consacrée à « La ville européenne », le scénographe s'était d'ailleurs inspiré des rayonnages de l'hypermarché situé à l'étage en dessous pour présenter un vaste choix de produits urbains.

Dans une vidéo, un architecte expliquait son concept révolutionnaire pour les montagnes du Tyrol. Accueillant de riches retraités collectionneurs, il ne doutait pas que cette région, si on savait s'y prendre, serait bientôt dotée des musées les plus riches du monde. Il suffisait de les construire « pro-activement » pour que, sentant leur fin prochaine, ces mécènes potentiels désireux de laisser trace de leur passage sur terre ouvrent leurs collections au public. En attendant, les bâtiments accueilleraient des supermarchés à plus de 2 000 mètres d'altitude.

Pour ne pas être en reste, Saint-Nicolas-Carrefour organisait d'ailleurs déjà des expositions d'art dans ses hypermarchés.

Les conceptions urbanistiques des visionnaires étaient projetées nuit et jour sur des écrans plasma place de l'Opéra. C'est dire que Buren était en phase avec l'harmonie générale puisque se succédaient sur les télécrans des flux de voitures circulant sur des échangeurs entrelacés à perte de vue, des trains lancés à pleine vitesse vomissant des travailleurs du tertiaire d'une gare à l'autre, des gratte-ciels dans l'alternance du jour et de la nuit. Des golfs aussi. Selon les organisateurs, qui avaient également commandé une installation en plastique à un dessinateur de science fiction des années 1970, il était question d'« une sorte de futur antérieur de tout ce qu'on a rêvé et qui ne s'est pas produit, de tout ce qui va arriver demain et qu'on ne connaît pas aujourd'hui 4» .

Entre « futur » et « futur antérieur », on éleva Euralille (lors d'un colloque sur « La ville européenne ») ni plus ni moins au rang de « mythe grec ». Son maître d'ouvrage avait construit l'opéra Bastille et, toujours à l'avant-garde politique, révéla qu'il s'apprêtait à diriger le chantier de la fondation Pinault.

L'architecte Rem Koolhaas ne fut pas en reste, lui qui présentait au même moment, en candidat spontané au relookage d'une Union européenne en perpétuelle crise de légitimité, une exposition à Bruxelles sur l'histoire de l'Europe dans une scénographie pop à la gloire des règnes successifs des grands de ce monde, réduisant au passage (comme pour bien souligner que nous étions dans une ère de restauration) la Révolution française à la « construction médiatique » de la prise de la Bastille et à la Terreur.

L'immeuble de son collègue Portzanpac, en forme de botte, longtemps resté vide, avait visiblement inspiré les auteurs du logo de « Lille 2004 ». Ces graphistes ont inondé la ville avec un Petit Poucet en bottes de sept lieues enjambant les grands espaces par la grâce du TGV, comme l'expliquait une vidéo didactique insistant sur la proximité nouvelle de Lille avec Paris, Londres et Bruxelles grâce aux « Réseaux transeuropéens ». (Elle passait toutefois sous silence les 2 heures 14 nécessaires pour rallier Boulogne en TER, ce qui limitait quand même considérablement « une liberté de choix devenant la substance même qui permet au désir d'atteindre sa plus grande vitesse 5».)

Mais à Lille, on ne parlait jamais du Petit Poucet, encore moins de l'ogre bien évidemment, ni de l'envie qui vous prenait soudain de fuir à grandes enjambées. Non, le mot alors à la mode était « Jumper ».

On expliqua qu'Euralille était ce symbole visuel fort, propre à frapper les populations pour les arracher aux mythes du passé, ceux de l'industrie lourde, du textile, de l'appropriation collective des moyens de production et du plein emploi. C'est que, depuis 1983, les chefs socialistes avaient opéré une audacieuse conversion en se vouant à une déesse Europe qu'ils essayaient de faire passer pour la Sainte Vierge sans trop en subir de conséquences personnelles, à part quelques déconvenues électorales régulièrement interprétées comme des incidents de parcours. Cependant, la population peinait un peu à les suivre dans ce syncrétisme, qui rappelait furieusement à certains l'alliance du patronat et du goupillon. Et on pouvait craindre qu'elle mette une certaine mauvaise volonté à entrer de plein pied dans « la société de la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive du monde ». De ce point de vue, la statue de François Mitterrand, plantée dans un espace public déserté et battu par les vents, pointant son doigt vers une école de commerce par-delà une autoroute urbaine, son socle transformé en terrasse de bar triste par une jeunesse désoeuvrée, victime du chômage de masse, à l'évidence peu « mobile » malgré la proximité de Lille Europe, était en effet assez frappante...

Pour le dire tout net, la culture du « Jumper », sautant d'emploi en emploi et de ville en ville, toujours plus mobile, toujours plus flexible, toujours plus créatif, toujours plus « pro-actif » peinait à s'imposer. Tant il est vrai que, pour reprendre les mots d'un voisin belge confronté aux mêmes difficultés, « les gens sont encore trop souvent victimes de la façon dont ils organisent leur vie. C'est avant tout de culture dont ils ont besoin 6». Il s'agissait du député permanent du Hainaut et président du Musée d'art contemporain du Grand Hornu, ouvert en 2002 grâce au fonds de développement régional de l'Union européenne, dans un ancien charbonnage fermé cinquante ans plus tôt par son ancêtre, la Communauté charbon-acier, après un siècle de paternalisme patronal. (Pour la petite histoire, le fondateur du Grand Hornu, un Lillois dont la statue et le caveau de famille trônent en plein coeur du musée, avait fait fortune dans le ravitaillement des armées de Napoléon...)

À défaut donc d'avoir obtenu les Jeux olympiques, leur idéologie saine de la compétition, leur fort potentiel en matière de marketing urbain et leurs grandes infrastructures redynamisantes, « Capitale européenne de la culture » ferait bien l'affaire, comme avait su en convaincre le président de l'association Grand Lille, PDG d'une entreprise de petits pois en boîte. Un journal local avait donc pu titrer, avec un sens certain de l'à-propos, « Les JO seront culturels ».


« Idéopôles »

La Commission européenne s'était officiellement donnée pour mission de refaçonner le continent par la mise en concurrence des territoires et en générant une nouvelle culture indispensable à la « société de la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive du monde », c'est-à-dire au fonctionnement de l'« entreprise Europe ». La Commission européenne eut donc tout lieu d'être comblée de la grande foire aux objectifs de Lisbonne que lui servit sa « capitale de la culture 2004 » 7. Pendant un an, celle-ci avait ripoliné son passé industriel un peu ringard d'un nouveau concept, que des « créateurs » avaient servilement décliné sous toutes les formes et dans toutes les dimensions afin que personne ne puisse y échapper : celui des « idéopôles 8». C'est quoi des « idéopôles » ? Des villes jouant pleinement la carte des « avantages comparatifs de l'Europe dans la compétition internationale », ceux de la « connaissance », de l'« innovation », et laissant à d'autres peuples moins intelligents le soin de fabriquer les merveilles jaillies de nos concentrations de cerveaux en continuelle ébullition.

Dans la région, cela s'était déjà traduit par la liquidation d'une grande partie de l'industrie textile, délocalisée au Maghreb pour la plus grande prospérité de ses habitants. (Malheureusement les Tunisiens et les Marocains avaient à peine eu le temps de découvrir les joies de la fabrication de tee-shirts que la production était déjà en partance pour la Chine.) Grâce au génie de nos modistes, c'était promis, la conception resterait en Europe, mais à condition d'« entrer de plein pied dans la société de la connaissance » et que l'OMC protégeât la propriété intellectuelle de la perfidie des peuples qui n'hésitaient pas à copier les prédateurs exotiques que nous arborions fièrement sur nos polos.

À Roubaix, des arbres suspendus par les racines à seize mètres de haut édifièrent sans doute les habitants sur l'avance créative considérable prise sur les Chinois, résultat de « trente années de révolution culturelle », selon l'intitulé du luxueux almanach publié par le quotidien Libération dans lequel l'installation finit sa course 9. Exemple des stratégies technocratiques destinées à créer l'« environnement attrayant pour les travailleurs intellectuels », ambiance indispensable à ce que cent Silicone Valley fleurissent dans toute l'Europe, cette « forêt suspendue » n'avait d'autre personnalité pour sponsor que notre fabricant de petits pois en boite, qui affirmait, comme il se doit, par ce soutien, « sa volonté de s'inscrire dans une politique de développement durable ». Celui-ci se proposait, ni plus ni moins, « de regarder le monde autrement, de rêver la nature ». Comble de l'onirisme, « la Fondation Louis Bonduelle, créée en octobre 2004, dont la mission est de promouvoir l'utilité publique des légumes », s'apprêtait à lancer « Le jour du légume », afin d'améliorer les comportements alimentaires en Europe 10.

Au même moment un autre rêve devenait réalité : « Un marché porteur, celui des sandwiches », dont la conquête commencerait par « les stations service Shell » 11.


Oecuménisme

À « Lille 2004 », il s'agissait aussi, grâce à la culture, de « mieux vivre ensemble » et de remettre sur les bons rails une société qui « a complètement perdu le sens collectif », comme le proclama Martine Aubry dans un livre de propagande édité pour l'occasion dans une collection dont l'éditeur lui a fait le don intéressé 12. On mobilisa le carnaval, les géants, les beffrois, le hammam. Et on fit communier, « sous les étoiles », plus de vingt nationalités assemblées, selon le plus grand commun multiple, la création japonaise, lors du festival annuel de la soupe : afin de faire se « côtoyer la culture cultivée et la culture vécue ». Ce que Madame le Maire expliqua en ces termes : « La culture vécue, c'est-à-dire le repas de famille ou avec ses voisins, la fête dans un quartier ou dans un village13»

L'idée n'était pas tout à fait neuve, en attestait le « succès » des « immeubles en fête » conçus sur le modèle de la « fête de la musique », l'invasion du sponsoring en plus, à l'initiative de Jack Lang. Cela ne rendit en tous cas pas plus conviviale la Préfecture, qui se livrait jour et nuit à une véritable chasse à l'homme sur le littoral calaisien, traquant et terrorisant des réfugiés (majoritairement échappés d'Afghanistan), traînant également en justice ceux des habitants révoltés qui osaient leur tendre la main sans avoir pris la précaution d'être labellisés par la Capitale européenne de la culture. Car, à « Lille 2004 », on ne faisait surtout pas de politique. À l'occasion, juste un peu d'évangélisation, trahissant par là une conception de la culture qui devait sans doute plus à la fréquentation de la messe que des archives de l'Internationale socialiste.

« L'accès à l'émotion, en regardant un tableau, en participant à un concert ou à une fête ensemble, en comprenant votre histoire, peut vous apporter beaucoup plus que d'acheter la dernière paire de Nike ou de regarder le dernier feuilleton télévisé », rappelait la brochure de Madame la présidente de « Lille 2004 » 14. Dans ces moments-là, Saint-Nicolas-Carrefour avait la délicatesse de se faire discret.


Et puis une shiva indienne...

Selon Martine Aubry, Lille avait gagné « dix ans de notoriété ».

Une chose était cependant certaine, cet afflux de bienfaits n'était pas parvenu à « métamorphoser » l'idée un peu kitsch, très instrumentale et trempée d'eau bénite, qu'un certain nombre de responsables se faisaient de la culture, faute sans doute de s'être inclus eux-mêmes dans la définition des publics cibles. Ceci fut malheureusement confirmé dès l'arrêt des festivités par le lancement de « Lille 3000 », marqué par l'apparition sur écran géant du « Jumper-mascotte de Lille 2004 transformé en shiva indienne chaussée des fameuses bottes bondissantes et labellisatrices également portées par de bien curieuses vaches sacrées.

Toujours inspirée, Madame le Maire déclara, qu'« inviter cette grande culture [l'Inde, en 2006], c'est vivre son énergie vitale ».

Ajoutant : « Nous voulons réfléchir à la spiritualité. 15»

« La religion, la citoyenneté, l'écologie... les enjeux majeurs de la civilisation », tout comme Accor et SFR, seraient de la fête 16. Comme l'écrivit La Voix du nord, plus prosaïque : il fallait « se battre en rêvant pour que 70 % plus grands tour-opérateurs continuent de placer Lille sur la carte des must touristiques européens 17»...


1. « Lille 2004 ». La censure et le prince charmant, <http://lille.indymedia.org/article.php3?id_article=1159>, 14 mars 2005.

2. Pendant les travaux, la façade du centre Beaubourg avait été recouverte d’une gigantesque bâche représentant des consommateurs affublés de montres Swatch dans des cadres dorés, avec pour titre « Vous êtes notre collection permanente ». Elle fut présentée comme « la plus grande bâche culturelle du monde ».

3Parking, installation dans le cadre de l'exposition « Le musée qui n’existait pas », Centre Georges Pompidou, 26 juin-23 septembre 2003. (Lire Benoît Eugène, Vient de paraître. Gazette des éditions Agone, mis en ligne sur <www.agone.org/gazette/3.

4. Dossier de presse de « Lille 2004 ».

5. Ibid.

6. Claude Durieux pour le Cahier d'information du Musée des arts contemporains de la Communauté française de Belgique (Hornu), septembre-novembre 2001.

7. Les « objectifs de Lisbonne » constituent un programme de coordination des politiques des États membres visant à ce que l’Europe devienne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » ; un accord sur la propriété intellectuelle à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) faisant partie intégrante de ces objectifs.

8. On trouve ce terme notamment dans le Rapport du groupe de haut niveau, présidé par M. Wim Kok, « Relever le défi. La stratégie de Lisbonne pour la croissance et l'emploi », novembre 2004.

9. Abécédaire « Lille 2004 », <http://www.lille2004.org>.

10. <http://www.agrisalon.com/06-actu/article-14806.php>.

11. <http://www.agrojob.com/actualite-agroalimentaire-61/BONDUELLE-poursuit-ses-innovations.aspx>.

12. Martine Aubry (dir.), Culture toujours et plus que jamais ! L'Aube, 2004.

13. Ibid.

14Ibid.

15. Site de Lille métropole <www.lillemetropole.fr/page.php?P=data/services_interactifs/documentation/archives_site/lille_2004/&Item=6196>

16. Ibid

17. Ibid

Daniel Bernard, ancien PDG de Carrefour
Cérémonie d'inauguration de « Lille 2004 »

Une version longue de ce texte a été publiée dans la Revue Agone, n°34, octobre 2005

http://atheles.org/agone/revueagone/agone34/

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Culture & propagande
« Lille 2004 », capitale européenne de la culture



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